éducation bienveillante

l’anthropomorphisme dans la littérature de jeunesse

Je me sers d’animaux pour instruire les hommes 

Jean de la Fontaine

Lorsqu’on passe au crible l’ensemble des ouvrages destinés à la jeunesse, on s’aperçoit que l’animal y tient une place non négligeable. Parfois simple « ami de l’homme » ou bien une rencontre fortuite au fil des pages, parfois véritablement personnifié puisqu’il parle, s’habille et va au marché. C’est ce qu’on appelle l’anthropomorphisme. 

Et dans la littérature de jeunesse, l’anthropomorphisme est bel et bien ancré depuis de nombreuses années. 

Mais à l’heure actuelle où les pédagogies alternatives prennent de plus en plus d’importance dans le quotidien des familles, au moment où on parle d’éducation bienveillante, cet anthropomorphisme dans la littérature de jeunesse est de plus en plus décriée. 

Je me suis moi-même penchée sur la question, et avec les billes toutes relatives que j’ai en main, bien entendu et j’avais envie de vous faire un petit retour sur ce que j’ai pu découvrir, comprendre et l’avis tout à fait personnel que je me suis forgée. 

1. Qu’est-ce que l’anthropomorphisme ? 

Quand on s’amuse à employer un mot aussi long et avec autant de lettres, il vaut mieux tout de suite le définir afin qu’on parle tous le même langage ^^ 

Dans anthropomorphisme, il y a « anthropo » qui vient d’anthropos, un mot grec qui signifie « être humain » et il y a « morphisme » qui bien de morphe, un autre mot grec qui veut dire forme. Donc littéralement anthropomorphisme c’est ce qui a la forme d’un être humain. 

L’anthropomorphisme c’est le fait d’attribuer des qualité et des réactions humaines à des animaux, des plantes, des divinités, des objets, des éléments de la nature (le vent, le soleil…) , des phénomènes (la mort,…)

Des fois, on entend aussi parler de zoomorphie. C’est une forme d’anthropomorphisme puisque la zoomorphie donne des qualités animales à quelqu’un et donc intrinsèquement, ça signifie qu’on attribue des qualités humaines à un animal. 

Si l’anthropomorphisme est si important c’est parce que les animaux sont devenus des symboles d’allégories, ils sont utilisés pour devenir le miroir des hommes et de la société. Ainsi, le caractère de l’homme est représenté par un animal : le renard pour la ruse, la stupidité pour l’âne, la nonchalance pour le chat … mais parfois même ce sont des personnages réels qui sont représentés par un animal : par exemple le Roi de France est représenté par un lion. 

2. Depuis quand existe l’anthropomorphisme ? 

Bien avant les fameuses Fables de la Fontaine, les animaux étaient représentés avec des qualités humaines. 

D’ailleurs la plus vieille trace d’anthropomorphisme remonte à il y a 32 000 ans. Oui moi aussi j’étais très surprise d’apprendre cela lorsque je me suis posée la question. En Allemagne, une statuette sculptée dans de l’ivoire de mammouth a été retrouvée au début du 20° siècle. Elle date d’il y a 32 000 ans donc et représente un homme avec une tête de lion. Les experts ne savent pas encore vraiment pourquoi on utilisait l’anthropomorphisme (ou le zoomorphisme) à cette époque, l’hypothèse la plus plausible serait qu’avec l’apparition de la chasse, les hommes ont acquis une meilleure connaissance de l’animal, puisqu’ils les observent dans le but de les capturer. 

Statuette de l'homme-lion

Je trouve cela passionnant, pas vous ? 

L’anthropomorphisme est également bel et bien présent dans la mythologie, qu’elle soit égyptienne, ou encore grecque et romaine. 

Commençons par l’Egypte antique. A l’époque, il y a plein plein plein de Divinités pour tout et n’importe quoi : non seulement elles peuvent personnifier un phénomène climatique, mais surtout elles ont la forme, les caractéristiques et la symbolique des animaux.

Voici quelques exemples : 

ANIMAL SYMBOLE DIEU/DEESSE RÔLE
le chat  protection
maternité
féminité
Bastet bienveillance
Le bélier la force de la nature Aceb il donne à manger aux morts dans l’au-delà
le faucon il est au dessus de tout Horus il voit tout
le serpent se nourrit des rongeurs Rénénoutet elle protège les récoltes

                 

Dans les mythologies grecques et romaines, les Dieux et les Déessent personnifient des valeurs, des émotions, des états. 

NOM GREC NOM ROMAIN PERSONNIFICATION
Arès Mars guerre
Artémis Diane la chasse, la nature
Aphrodite Vénus beauté féminine, amour, fécondité
Apollon Apollon beauté masculine, musique, poésie

Au 17° siècle, quelques écrivains, libres penseurs, philosophes s’insurgent contre la monarchie et l’obscurantisme. Mais face à la censure, ils n’ont pas d’autre choix que d’utiliser l’anthropomorphisme pour faire entendre leur parole. C’est ainsi que dans ses célèbres fables, Jean de la Fontaine met en scène de nombreux animaux pour représenter des faits sociétaux ou bien des personnes qu’il dénonce. Cependant, dans la plupart des Fables, les animaux conservent malgré tout certaines de leurs caractéristiques animales : par exemple, dans le Loup et l’Agneau, le loup finit quand même par manger l’agneau. 

3. quelques exemples célèbres d’anthropomorphisme dans la littérature classique. 

Lorsqu’on regarde dans la littérature pour les adultes, on s’aperçoit que l’anthropomorphisme est bien présent mais toujours dans un but de dénoncer.

– Fables de la Fontaine : utilisation des animaux pour critiquer la société alors que la liberté de penser n’existe pas.

– La ferme des Animaux de Georges Orwell : critique des dérives du communisme russe

– les peines de coeur d’une chatte anglaise d’Honoré de Balzac : satire de la société. 

– Rhinocéros d’Eugène Ionesco : dénonciation de la montée du nazisme. 

4. quelques exemples d’anthropomorphisme dans la littérature de jeunesse. 

Là, pour le coup, les références d’anthropomorphisme sont pléthore ! D’ailleurs, saviez-vous que les ouvrages avec des animaux qui ont des caractéristiques humaines représentent la moitié des albums jeunesse ? C’est incroyable n’est-ce-pas ? 

Commençons par un sujet qui est connu de tous : les Disney : Robin des Bois (tous les personnages de cette histoire vraie sont remplacés par des animaux), Bambi, Toy Story (là ce sont des jouets qui prennent vie), la Belle et le Clochard… D’une manière générale, il y a toujours un animal ou un objet qui parle dans les histoires de Disney (le chandelier dans la Belle et la Bête, les souris dans Cendrillon, le bonhomme de neige dans la Reine des Neiges, un miroir dans Blanche-Neige …) Et puis, le héros qui représente Disney, c’est à dire le célèbre Mickey n’est rien d’autre qu’une souris, dont l’animal de compagnie est … un chien !!! De plus, Dingo, le chien, est amoureux de Clarabelle : la vache ! 

Mais l’anthropomorphisme est aussi présent dans les contes classiques comme Boucle d’Or et les trois ours (a-t-on jamais vu un ours qui dort dans un lit et qui mange de la soupe ?), les trois petits cochons (qui s’improvisent bricoleurs), le Petit Chaperon Rouge (dont le Loup est doté de parole et de stratégie) ou encore le Chat Botté (tout est dit dans le titre ^^)

Ce sont deux héros qui ont généralisé le genre dès le 19° siècle et quasiment en même temps : Pierre Lapin (en Angleterre) et Babar (En France). D’ailleurs, l’exemple de Babar est tout à fait intéressant à étudier : il ne devient un être raffiné et se transforme en bipède qu’à partir du moment où la vieille dame l’emmène chez le tailleur pour lui confectionner son fameux costume vert ! 

Dans la littérature jeunesse moderne, les animaux sont aussi assimilés à des humains. C’est le cas de mes grands amis (c’est ironique hein^^) Peppa Pig (poke Maaademoiselle A), Tchoupi et Petit Ours Brun, mais aussi d’autres petits héros que j’apprécie davantage comme P’tit Loup ou Calinours.

Cependant, il faut noter que dans une grande partie des cas, la recherche de réalisme n’est absolument pas à l’ordre du jour, en témoignent par exemple le fameux Lulu Lapin qui n’a de lapin que les espèces de grandes oreilles ou encore Tchoupi (l’ami des tout-petits, mais pas le mien ahah) qui est un manchot qui possède un bec ET une bouche ^^ 

5. En vérité, pour ou contre l’anthropomorphisme dans la littérature de jeunesse ? 

C’est indéniable, l’anthropomorphisme a apporté beaucoup à la littérature de jeunesse puisqu’il a permis de renforcer la personnification de la morale notamment à une époque où il était difficile de donner son avis sans se faire arrêter pour cause de censure omniprésente. Mais au delà de cet aspect contestataire et plutôt « politique », le recours à l’anthropomorphisme présente de nombreux avantages puisqu’il permet de proposer des ouvrages intemporels et universels. Selon les personnes partisanes de l’anthropomorphisme, il s’agit là d’un moyen essentiel pour s’adresser à l’enfant parce que selon certaines études, les enfants s’identifient et entendent plus facilement les messages passés par un animal tout humain soit-il que par un héros représenté par un adulte ou un enfant. 

Par ailleurs, l’anthropomorphisme permet aussi d’édulcorer la mort et la violence, mais aussi de mettre une barrière entre l’enfant et l’histoire parce que si le héros est un animal, l’enfant mettra davantage de distance et se dira qu’il a moins de risques de vivre les mêmes malheurs. 

Enfin, l’anthropomorphisme a surtout un intérêt afin de rétablir la position de certains animaux comme le Loup qui a toujours été représenté comme un animal cruel et sanguinaire. P’tit Loup ou son homologue Loup pour les enfants plus âgés est un loup gentil et attachant. 

Sauf que tout le monde ne pense pas pareil et qu’à l’heure actuelle où les pédagogies alternatives et l’éducation bienveillance prennent de plus en plus d’ampleur, l’anthropomorphisme n’est pas vraiment le bienvenu. En effet, les récentes recherches sur le cerveau de l’enfant ont démontré que les enfants ne font pas la différence entre le réel et l’imaginaire avant l’âge de 4 ans. Sauf que c’est pendant cette période que l’enfant va construire sa propre vision du monde. Alors, cette vision risque d’être erronée si l’anthropomorphisme est trop présent dans les livres que les enfants lisent. 

Proposer aux enfants des ouvrages dont les héros sont des animaux dotés de facultés proprement humaines est donc un profond irrespect du rythme de construction de l’imaginaire des enfants parce qu’ils voient à travers ces héros, non pas la représentation d’un imaginaire créé de toute pièce par les adultes, mais bel et bien des scènes absolument réalistes. 

6. Et pour conclure ? 

L’anthropomorphisme est un sujet absolument fascinant de mon point de vue. Cependant, mon avis à moi n’est pas tranché : ni « pro » anthropomorphisme, ni « anti » anthropomorphisme ! Je préfère plutôt accompagner mes enfants dans leurs lectures, lui expliquer que même si P’tit Loup met des shorts, appose un pansement sur son bobo, prend la tétine et mange des petits pois dans les livres, dans la « vraie vie » ça ne se passe pas ainsi. 

Je crois qu’à partir du moment où l’enfant est accompagné dans ses lectures (au même titre que devant les écrans) à partir du moment où il peut trouver une oreille attentive, des bras rassurants et une bouche qui explique auprès de ses parents en cas de questionnement ou de peur, alors il n’y a pas de raison d’interdire purement et simplement les livres dont les héros sont des animaux qui parlent. 

L’anthropomorphisme n’est absolument pas un critère de sélection (ou pas) des livres jeunesse que je propose aux enfants, au même titre que le Père-Noël, les sorcières ou tout autres personnage fictif ont aussi leur place dans nos bibliothèque. Au contraire, la richesse de l’imaginaire de l’enfant sera forcément induite par un choix large d’albums et ce à tout âge. 

Je privilégie la bienveillance, les valeurs et la qualité de l’ouvrage, avant même de remarquer que le hibou tricote (cf la chasse au tuc-tuc-tuc) que la jeune grenouille dort dans un lit (scritch-scratch Dip Clapote) ou encore que le chat joue de la musique (les Aristochats)

Je suis curieuse de connaître votre avis sur la question 🙂 

13 Comments on “l’anthropomorphisme dans la littérature de jeunesse

  1. Eh bien waouh ! Quel article tu nous as écrit là ! C’est extrêmement enrichissant !!
    Je pense la même chose que toi, que tant que l’on accompagne, qu’on discute et qu’on explique, les enfants peuvent comprendre. Ma petite a lu tout à l’heure ses livres préférés, elle m’a bien parlé du lapin et non pas du petit garçon par exemple. Je trouve cela dommage de se priver de très beaux livres juste parce que des animaux en sont les héros. Mais je comprends et respecte bien entendu ce choix.
    Quant à Peppa, ouf, on en est sorti ! ^^

    1. Ahah merci ! Ça fait un moment qu’il est en réflexion celui là ^^
      Dans la pédagogie Montessori, on va éviter de proposer des livres avec des héros anthropomorphes avant l’âge de 4 ans. Seulement quand on regarde Balthazar par exemple (qui est une référence chez Montessori) il a un doudou (donc déjà tout le monde ne s’y identifie pas) qui marche ^^
      Oufff pour Peppa, tu dois être ravie ahah

  2. Merci pour cet article hyper complet et vraiment passionnant ! En effet, l’anthropomorphisme fait débat de nos jours. Personnellement je n’y suis pas opposée. Je trouve dommage de se priver d’une si grande partie de la littérature jeunesse. Et tout comme toi, je m’attache avant tout au message transmis par le livre. Du côté des garçons, je pense que ça a effectivement pu à certaines occasions créer une confusion chez eux. Mais ils ont pu penser que les écureuils parlaient tout comme ils auront cru que les sorcières existent. Et ils ont vérifié auprès de nous ou en observant les écureuils qu’on a croisé dans la forêt. Comme pour tout ce qui a trait, le plus important est dans l’accompagnement par les parents.

    1. Merci à toi je suis entièrement d’accord avec tout ce que tu ecris, en fait comme pour tout, l’accompagnement des parents est nécessaire pour aider l’enfant à se construire

  3. Merci beaucoup pour cet article très instructif.
    Pour ma part, je n’aime pas trop les livres des animaux qui parle pour les tout petits. J’ai eu beaucoup de mal à trouver des vrais imagiers d’animaux avec des belles photos.
    Chez nous notre petit héros, c’est Balthazar mais il a un béguin avec des oreilles ?!?
    Néanmoins, je trouve cela très bien qu’il y ait une grande variété à proposer aux enfants.

    1. Merci pour ton retour je suis d’accord avec toi pour les imagiers je privilégie aussi les vraies photos. Néanmoins dans les « histoires » ça me gêne moins que ce soit des animaux qui parlent

  4. Merci pour cet article, je me posais la question du pourquoi tant d’animaux en littérature jeunesse et Google m’a amenée ici, sur ton blog que je connais mais que je ne pense pas à lire régulièrement… Ça m’apprendra!

    J’ai trouvé la dimension politique et historique très intéressante : je n’avais pas réalisé que cela pouvait servir à critiquer la société afin d’éviter la censure !

    1. Merci pour ton petit mot. L’anthropomorphisme est vraiment un sujet passionnant dès lors qu’on commence à creuser un peu.
      Belle journée

Répondre à Chutmamanlit Annuler la réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *